Susana

Avant-propos

J’ai vécu une année à Cuenca, troisième ville d’Équateur entre 2001 et 2002. Cette expérience est l’une des plus intense de ma vie. J’ai atterri trois jours avant le 11 septembre, neuf jours après mes 17 ans et deux ans après l’effondrement du système bancaire du pays. – « Plus personne ne fait confiance au sucre », m’a-t-on répondu lorsque j’ai demandé pourquoi l’Équateur avait remplacé sa monnaie nationale par le dollar américain. Un panneau indiquant la rue Mariscal Sucre avait été parodié en «Mariscal 0,0004$ », en souvenir de l’ancienne devise. Chaque jour, les prix augmentaient et on m’interdisait d’aller aux manifestations « trop violentes ». Je n’étais pas chez moi, j’évitais de poser trop de questions.

Les familles que je rencontrais étaient aisées. Pourtant, elles avaient toutes un ou plusieurs parents à l’étranger, à New York ou à Miami principalement. La plupart des proches envoyaient de l’argent à ceux qui étaient restés au pays pour payer les écoles privées ou un logis. Les employées de maison, venues des campagnes, confiaient leurs enfants en bas âge à un parent et partaient, direction l’Espagne de préférence. Mes compagnes de classe parlaient des États-Unis au superlatif. Tout cela me révoltait. De mes yeux adolescents, l’Équateur — son abondance de gaz et de pétrole, ses cultures de maïs, de roses, de bananes, son océan rempli de crevettes, sa terre volcanique d’une fertilité indomptable — ressemblait à un jardin de Cocagne par rapport à ma Suisse calcaire et froide.

J’ignorais tout des lois du marché mondial globalisé et ne comprenais pas que pouvoir acquérir des biens d’importation vantés par la télévision câblée puisse définir le bonheur. De la même manière, je n’arrivais pas à saisir pourquoi, de 2000 à 2008, plus de trois-millions d’Équatoriens, soit près d’un quart de la population du pays, avaient quitté leur patrie.

Des années plus tard, une autre crise économique a touché l’Espagne. La vague d’immigration s’est apaisée, le ressac a conduit certains migrants à regagner leur terre d’origine. Depuis 2008, près de 50 000 Equatoriens par an sont rentrés au pays, assure le président, Rafael Correa. Le chef d’Etat brandit ce chiffre comme un symbole victorieux de « la révolution bolivarienne du XXIe siècle ». Depuis son élection fin 2006, l’Équateur a en effet connu une stabilité politique nouvelle et un boom économique aussi fulgurant qu’attrayant. 

Je suis retournée en Equateur à plusieurs reprises. Donc une fois pour un séjour d’un mois en 2013. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Susana. Elle revenait au pays, après dix ans d’absence. 

Susana

Texte et images: Laure Gabus

@lauregabus

 

I. Revenir, après dix ans d’absence

Je m’assieds enfin à bord du vol Madrid – Bogota et me détends en saluant ma voisine, une femme sans âge à l’air maternel et bienveillant. Après une ou deux heures de lecture et film obligatoires, elle brise la glace. Elle se nomme Astritd, vient d’un village au nord de la Colombie. Son domaine de spécialisation est l’éducation et la petite enfance, elle est fière d’avoir été invitée à un séminaire en Espagne sur ce thème.

Je l’écoute, amusée et heureuse de retrouver un peu d’Amérique latine à travers ses récits et ses gestes. Elle parle de ses deux enfants, qu’elle a élevés seule, désormais adultes. Sur son téléphone portable dernier cri, elle me présente fièrement la photo d’un jeune homme au teint et aux yeux clairs : son fils. Je donne mon âge pour justifier poliment mon désintérêt, elle range l’appareil avec une moue exagérément boudeuse. On rit. Mon accent espagnol directement importé des Andes la surprend. Je lui raconte que j’ai vécu une année en Équateur, il y a plus de dix ans, et que j’y retourne pour rendre visite à mes amis et —  ojalá — trouver de belles histoires. — « Tu voles ensuite de Bogota à Quito ? » À peine ai-je le temps d’acquiescer qu’elle tire sa voisine de droite du bras et me présente Susana.

Encore une femme sans âge, mais équatorienne sans aucun doute. Elle m’offre un sourire sincère, juvénile et un brin espiègle qui me la rend immédiatement sympathique. Un homme voyage à ses côtés ; Edgar, son père. Les cheveux blancs, le teint mat et l’air bien nourri, il fait mine d’ignorer notre soudaine agitation féminine. Sous le commandement d’Astritd, Susana se présente. Elle rentre au pays après dix ans d’absence, elle a 34 ans et trois enfants qui vivent en Équateur. Son père est venu la chercher en Espagne « pour être sûr que je monte dans l’avion ». Son air est calme et sa gestuelle apaisée, elle semble parfaitement heureuse de rentrer. 

Nous continuons le voyage ensemble vers Quito. Susana et Edgar traversent l’aéroport de Bogota surchargés de bagages. Je leur propose mon aide et ils me confient un sac de sport plein de savons et de crèmes pour les mains, scellé par du gros scotch qui peine à adhérer. Un groupe d’Haïtiens en tenue du dimanche s’apprête à embarquer avec nous. Mal à l’aise dans leurs chaussures neuves et étouffés par leur cravate, ils détonnent sur ce vol nocturne. « Ils vont travailler en Équateur », m’annonce fièrement Susana.

Il est près de 2 h du matin lorsque les lumières de la capitale équatorienne apparaissent enfin. Sous l’effet de la fatigue, le sol sur lequel nous atterrissons semble fait de coton. Pendant que Susana et son père s’affairent à récupérer d’énormes sacs chinois couverts de cellophane antivol, j’endosse mon sac à dos et, du même geste, mon éternel statut de gringa. Mes amis m’attendent, il me faut rapidement les rejoindre. Susana et moi promettons de nous appeler le lendemain. Avec ma tête blonde, mon accent local et mon passeport rouge et blanc, je franchis la douane sans encombre, laissant avec scrupule les Haïtiens interdits et figés devant les questions en espagnol et l’agressivité des fonctionnaires.

 

II. Si j’étais resté

Susana décroche comme si elle répondait à une vieille amie. « Tu prends l’Ecovia jusqu’à la gare routière de Rio Coca et là tu montes dans un bus vert en direction de Pifo. Tu donnes ta destination au chauffeur et tu m’appelles dès que tu es en route, OK ? » Je suis ses instructions et me retrouve embarquée sur une route sinueuse qui s’enfonce dans une vallée andine verdoyante. Dans mes souvenirs, les abords de la capitale étaient parsemés de quelques villages paysans aux maisons de terre habitées par des indiens en tenue traditionnelle souvent chargés de victuailles ramenées des champs. Je réalise que le village de Pifo est désormais situé entre Quito et le nouvel aéroport, à proximité de la nouvelle route à quatre voies sculptée par de puissantes machines venues de Chine dans les flancs de la montagne. La zone a changé de visage en un rien de temps. Derrière la vitre, défilent des immeubles impérieusement dirigés vers le ciel comme pour ignorer les possibles secousses de la terre, des panneaux publicitaires aux couleurs éclatantes, des bétonneuses, des stations-service et des centres commerciaux. Ce fulgurant développement par la pierre me laisse interdite. 

Susana peine aussi à trouver ses repères. Je la retrouve dans le parc colonial du centre du village de Pifo, en haut d’une rue remplie d’étudiants et peuplée de boutiques regorgeant de chaussures, d’habits ou de jouets made in China. Elle est fébrile. Elle me prend par le bras et me conduit dans une rue parallèle. On s’arrête devant un local en construction dont les murs en béton ont été partiellement peints en vert. Un dessin d’œil félin et féminin scrute des danseurs sur une pancarte violette indiquant « Bar Discotek — Son Kaliente ».

Susana ouvre la porte du local et me dévoile son nouvel univers. Une boule à facettes éclaire un bar et une petite piste de danse ; quelques poules se promènent dans une cour en désordre ; à l’arrière, une cuisine et une chambre à coucher ont accueilli les affaires rapportées d’Espagne. Edgar m’explique avoir entrepris la transformation de la maison familiale en un immeuble de trois étages à la mort de sa mère. Il projette d’installer des bureaux au-dessus de la discothèque et d’agrandir l’espace à vivre. Il soulève la cloison en métal de l’arcade voisine dans laquelle trône un énorme lit matrimonial. La surface attend le commerce de Susana précise Edgar : – « J’ai construit tout ça lorsqu’elle n’était pas là. Cet espace est pour elle, rien que pour elle. En Espagne, Susana a travaillé pour une fabrique de charcuterie, elle n’a qu’à relancer ce type de business ici. » Sa fille l’écoute sans le contredire et répond par un petit rire gêné.

Edgar aussi a vécu en Espagne entre 1999 et 2006. Avant de partir, il était chauffeur de camion. En Europe, il a gardé des cochons. Désormais, il est fier de sa discothèque, car elle lui rapporte un montón d’argent. Ses traits se durcissent et il évoque soudain ses conditions de vie en Espagne, le tourbillon de solitude dans lequel il était enfermé — « je n’avais pas un seul ami, mon seul ami était l’argent » — la difficulté à trouver du travail, la soupe populaire. – « Si j’étais resté à Pifo, j’aurais pu m’acheter un ou plusieurs camions, comme mon collègue qui n’est pas parti », soupire-t-il. Après nous avoir fait monter sur le toit de sa bâtisse en construction, il pointe les alentours du doigt. Des immeubles sont en train de sortir de terre sur toutes les parcelles voisines, et au-delà. — « Ici, tout est en mouvement, pas comme en Espagne où tout est figé. » Edgar nous quitte, il a une course à faire.

 

III. Construire une vie à soi

Pour l’heure, la maison n’a qu’une chambre à coucher, ou peut-être deux si l’on compte le lit installé dans l’arcade commerciale. Susana m’avait parlé de ses trois enfants, où sont-ils aujourd’hui ? Dans un discours décousu, elle me répond qu’elle les a vus la veille, que l’ainée est déjà deux fois maman, que les autres Nancy, 18 ans, et Giovani, 16 ans, vivent chez leur père. Un père qui les maltraitait et qu’elle a voulu fuir en partant en Espagne. Un père chez qui ses enfants sont restés longtemps, bien trop longtemps. Jamais elle n’avait imaginé que la séparation serait aussi longue. Edgar lui avait promis qu’à son arrivée en Espagne les démarches pour le regroupement familial prendraient à peine quelques mois. Elles ont pris quatre ans. Elle me raconte les heures passées à pleurer lorsqu’elle vivait seule chez la vieille dame dont elle s’occupait à son arrivée, coupée du monde dans un petit village espagnol. Les tranquillisants que lui a prescrits le docteur. Puis leur arrivée. 

Seuls Nancy et Giovani l’ont finalement rejoint en Espagne ; l’ainée était trop grande et déjà maman, elle a préféré rester en Équateur. Au début, tout s’est bien passé, « comme dans un rêve ». Susana compensait les années perdues en cuisinant de bons plats, en couvrant ses enfants de cadeaux. Puis il a fallu reprendre le rythme quotidien, ses trois emplois. Le matin comme femme de ménage, l’après-midi à la fabrique de charcuterie, certains soirs et les week-ends au restaurant afin de réunir 1200 euros par mois, de quoi payer le crédit de l’appartement, les assurances et la nourriture. Les enfants ont commencé l’école, mais n’obtenaient pas de bons résultats et n’aidaient pas assez à la maison. Ils se sont fâchés, mutuellement déçus. Des larmes et de la colère montent aux yeux de Susana : — « Ils me disaient : pourquoi tu nous as fait venir maman, si c’est pour ne jamais nous voir. »

Puis, les enfants se sont fâchés avec Edgar. Susana évoque une dispute au terme de laquelle son père lui a demandé de choisir entre lui et eux. À bout de nerf, elle l’a choisi lui et a renvoyé Nancy et Giovani chez leur père en Équateur, quatre ans après leur arrivée : – « Une chienne n’abandonne pas ses petits », se repend-elle dans un murmure. Elle n’a pas pu faire autrement. Elle avait enfin son père pour elle, rien que pour elle.

Edgar a disparu quand Susana était encore dans le ventre de sa mère, il n’habitait pas très loin, mais avait une autre famille. Elle ne le voyait jamais. Lorsque la jeune femme s’est retrouvée submergée par ses problèmes conjugaux, elle s’est tournée vers sa grand-mère paternelle. C’est elle qui lui a appris qu’Edgar vivait désormais en Europe. Susana a écrit à son père qui l’a immédiatement invitée à le rejoindre. Susana sait aujourd’hui que l’homme approchait de la cinquantaine et était rongé par la solitude dans ce pays étranger, mais elle lui pardonne. À défaut d’un passé, il veut maintenant lui offrir un futur.

Lorsque son père est reparti pour l’Équateur, Susana s’est construit une vie à elle. En 2009, elle a acquis la nationalité espagnole, puis elle s’est acheté une voiture. Mais le travail est devenu rare, trop rare pour payer l’appartement qu’elle avait acquis à crédit. Son père a alors insisté pour qu’elle rentre à son tour, pour qu’elle se mette à son compte, mais elle n’en avait pas vraiment envie et elle a longuement réfléchi. Elle avait aussi une grande amie ; la fille de la vieille dame dont elle s’occupait.

 

 

IV. Moi non plus, je n’ai pas su

À son arrivée à l’aéroport de Quito, son fils a accueilli Susana avec une fleur, mais Edgar a refusé que les enfants rentrent dans sa maison. Quand Nancy est venue voir sa mère, il l’a mise à la porte : – « Mon père m’offre tout, mais ce n’est pas facile, lâche Susana qui se ressaisit aussitôt. Je ne suis pas rentrée pour être malheureuse. À quoi cela me servirait de lancer un business ici si c’est pour me retrouver à nouveau seule. » Assise dans un restaurant du village, elle regarde sa soupe de poulet sans appétit. Giovani vient d’appeler. Ils devaient se voir ce matin, mais elle n’est pas allée au rendez-vous. Il a quitté l’école et a des problèmes dans la fabrique de jouets où il travaille. Nancy aussi a arrêté les études. Susana compte les convaincre de retourner à l’école maintenant qu’elle est de retour. « Allons les voir. »

Les enfants habitent à Oyambarillo, un petit village voisin où Susana est née. Nous arrêtons un bus qui circule à toute allure sur la nouvelle route à quatre voies, descendons au bout de quelques kilomètres et empruntons un chemin de terre. Susana me raconte que sa fille ainée a récemment eu une grave dispute conjugale. La police a dû intervenir : — « Sa belle-mère dit que c’est de la faute de ma fille si le couple se dispute, car elle ne sait ni s’occuper de la maison ni des enfants. » Susana juge, condamne, puis se ravise : — « Finalement, c’est normal. Moi non plus, je n’ai pas su m’occuper de mes enfants. J’étais trop jeune, je n’avais pas de modèles, pas d’expérience. Peut-être que ma fille devrait demander de l’aide à une association pour les femmes… » Susana a toujours travaillé, depuis qu’elle a 8 ans. D’abord aux champs, puis comme employée de maison. « Ouvrir un commerce, c’est devenir patronne », réalise-t-elle en parlant. Dans ce domaine, elle pressent qu’elle n’a pas non plus le mode d’emploi.

 

V. « Il est fâché, ça lui passera »

En approchant d’une grande bâtisse rose, Susana me demande soudain d’être silencieuse. C’est la maison du père de sa fille ainée, elle ne veut plus jamais le voir. Quelques mètres plus tard, elle se raidit au passage d’une grosse Jeep conduite par une femme au visage fermé : « C’est ma sœur, on ne se parle plus. » 

La maison du père de ses deux autres enfants est juchée quelques mètres plus haut. C’est un petit bâtiment allongé en béton brut entouré d’un petit jardin. Le chien nous accueille, Susana passe un appel, Nancy apparaît, jolie, timide et un peu gauche. Elle joue la farouche, sans parvenir à dissimuler le plaisir de voir sa mère. Susana peine à cacher son émotion : – « Dis à ton frère de sortir », commande-t-elle doucement. Nancy s’exécute et Giovani surgit à son tour, grand maigre désarticulé, gel dans les cheveux et bouche percée. Il fixe sa mère d’un regard sombre, elle dégaine un téléphone dernier cri de son sac et le lui tend. Son fils jauge l’appareil et le lui rend et retourne dans la maison sans un mot. – « Il est fâché, ça lui passera. »

« Pourquoi ne pas aller voir ma maison ? », lance Susana avec légèreté. Nancy acquiesce. Nous nous engageons sur un long chemin qui s’élève vers le sommet d’une colline. La voiture qui fait office de taxi entre le centre du village et les lointaines habitations nous dépose en bas d’une pente encore plus raide. Le souffle court, Susana se souvient comment elle montait l’eau et les enfants jusqu’ici sur son dos, tous les jours. Au sommet se dresse une maison paysanne rectangulaire en terre au toit de paille. À l’intérieur, tout est délabré. Susana soupire. Si elle était parvenue à économiser un peu, elle aurait pu rénover son chez-elle. Elle évoque brièvement sa sœur et son frère qui lui demandaient toujours de l’argent, mais ne le lui ont jamais rendu. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils ne se parlent plus. Je m’éloigne un moment et observe la mère et la fille regarder les avions passer en grignotant un fruit de l’arbre voisin. Puis, nous rentrons, chacune chez soi.

 

Laure Gabus

 

Épilogue

Avant de repartir pour la Suisse, je suis allée retrouvé Susana dans une cafétéria à proximité d’un centre commercial sur la route de Pifo. Giovani a démissionné de la fabrique de jouets. Edgar a accepté que Nancy vienne vivre avec eux, elle espère qu’elle reprendra bientôt une école de commerce. Son père continue à insister pour qu’elle lance son buisness. Il pense maintenant à un fastfood nocturne pour satisfaire les envies des clients de la discothèque. Susana hésite encore, elle ne veut plus se tromper et surtout pas le décevoir.

 – « Et si cela ne marche pas ? » 

 – « Je repartirai en Espagne. »

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